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20/07/2016

Mémoire du massacre de nos ancêtres.

Le « devoir de mémoire », indispensable à la santé mentale

Chère lectrice, cher lecteur,

En cette année du centenaire de la bataille de Verdun, j’ai lu une réflexion de l’écrivain américain Walt Whitman, qui remarquait qu’on ne peut pas « oublier une colline de membres amputés ».

Lui-même en avait fait l’expérience en 1862. Il était à la recherche de son frère George sur un champ de bataille de la terrible Guerre de Sécession. Cette guerre fut la première « guerre industrielle » où fut utilisée la mitrailleuse lourde :

« Je vis un tas de pieds, de jambes et de mains amputés », un tas si grand qu’il aurait « rempli une charrette entière » [1].

Walt Whitman fut épouvanté. Mais il réalisa que ceux qui ne l’ont pas vu ne peuvent pas réaliser l’horreur qu’est la guerre moderne. Le risque donc, est qu’ils ne prennent pas la chose au sérieux, et qu’ils se laissent entraîner à leur tour dans les mêmes catastrophes :

 « Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamnée à la revivre », a dit Karl Marx [2].

D’où l’importance énorme, pour toute notre société, du « devoir de mémoire ».

Pas besoin d’une bombe nucléaire pour rayer Paris de la carte

Les médias parlent constamment de la menace des « armes de destruction massive », en particulier la bombe atomique.

Ils oublient de préciser que les armes dites « conventionnelles » sont devenues tellement efficaces aujourd’hui qu’elles sont exactement aussi dangereuses que la bombe atomique ou les armes chimiques.

Déjà la bataille de Verdun, il y a 100 ans, fit 700 000 victimes avec de « simples » obus et de « simples » armes à feu. C’est deux à trois fois plus qu’Hiroshima et Nagasaki réunis.

Au Japon, on parle toujours de ces deux villes, mais on oublie de dire que les Américains avaient fait pire à Tokyo avec des bombes traditionnelles. Dans la seule nuit du 9 au 10 mars 1945, ils effectuèrent le raid le plus destructeur jamais mené contre une ville. Environ 40 kilomètres carrés de Tokyo furent réduits en cendres. On estime à 120 000 le nombre de Japonais qui périrent dans cette attaque – le bilan le plus lourd d’un bombardement aérien effectué sur une ville. Hiroshima ne vient qu’après [3].

Sans aller si loin, souvenons-nous des bombardements alliés qui ont rayé de la carte les villes de Hambourg, Cologne, Leipzig, Mayence, Dresde, Magdebourg, et bien sûr Berlin. Du 13 au 15 février 1945, l’armée de l’air américaine et la Royal Air Force (RAF) tuèrent 25 000 civils à Dresde en larguant principalement des bombes à fragmentation et incendiaires. Cette ville, qui était une des plus belles du monde, fut totalement détruite. La ville de Magdebourg fut détruite à 90 %, comme tant d’autres, et sans bombe atomique.

Au cours de l’insurrection de Varsovie en 1945, et sans aucune « arme de destruction massive », 180 000 civils et 18 000 soldats furent tués du seul côté polonais. Du côté allemand 17 000 soldats furent tués. Il ne restait plus que 350 000 civils vivants à la fin de l'insurrection : ils furent brutalement évacués et parqués dans des camps de transit aux portes de la ville, puis en grande partie déportés, soit vers des camps de concentration soit vers des camps de travail, les plus faibles étant abandonnés sans ressources [4].

Ceux qui ont assisté à ces horreurs épouvantables, à ces rivières de sang, ne peuvent que s’être juré : « Plus jamais ça !!! ».

« Plus jamais ça ! », c’est la pensée immédiate, évidente que toute personne sensée se fait lorsqu’elle assiste en direct aux atrocités des guerres modernes. « Quelle connerie, la guerre ! », s’exclama Jacques Prévert, et comme il avait raison.

L’énorme problème est que si les yeux des victimes ne peuvent jamais oublier les horreurs de la guerre, il n’en va pas de même de leurs enfants, et encore moins de leurs petits-enfants.

En quelques années, aussi abominables qu’aient été les massacres, les gens se lassent d’entendre les récits de guerre du grand-père et de la grand-mère qui, prétendument, « radotent ».

En fait, ils ne radotent pas du tout. S’ils racontent leurs souvenirs, c’est dans l’espoir intense que les jeunes réalisent, se souviennent et, surtout, ne recommencent jamais ça !!

Et ils ont raison de s’en préoccuper.

Trop rapidement, les personnes qui n’ont pas connu la guerre perdent la notion de ce qui s’est vraiment passé.

Au lieu de voir l’horreur, elles voient l’excitation, l’héroïsme, la possibilité de « se sentir vivre », de « se battre pour un idéal ». Au début du XXe siècle, la mort sur le champ de bataille paraissait désirable à la jeunesse en manque d’aventure ou d’idéal.

Désirable, la guerre, oui. L’état de paix, de non-violence, leur paraissait ennuyeux, morne, parfois même insupportable.

Ils voulaient déclencher une grande guerre, pour voir des milliers de mains, de bras, de jambes et de touffes de cheveux déchiquetés, sanguinolents, mélangés à la boue, aux fils barbelés. Les plus beaux bâtiments, les plus belles avenues détruits pour ne jamais être reconstruits.

Au départ il y avait de jeunes garçons, sur leurs jambes, capables de rire et d’aimer. Ensuite il n’y avait plus que des paquets de chair et d’organes éparpillés.

Et c’est cela que l’être humain, dans sa folie, veut.

Mais c’est bien pire aujourd’hui.

Nous en sommes au point, actuellement, où la mort en se faisant exploser dans un manège pour tuer des enfants est devenue un désir pour certains. Cela s’est passé cette année dans un parc public au Pakistan ; l’attentat a fait 70 morts parmi les familles et les enfants venus fêter Pâques [5].

Le but des kamikazes, ne vous y trompez pas, est d’exaspérer les populations jusqu’à ce qu’elles se jettent, une nouvelle fois, dans une grande guerre généralisée.

Le seul moyen d’échapper à ça, de conserver la santé mentale indispensable au maintien de la paix, qui est le bien le plus désirable, c’est d’enseigner à nos enfants le souvenir de ce qui s’est passé tant de fois dans l’histoire, chaque fois qu’une vraie guerre a été déclenchée.

Il faut leur transmettre le souvenir, la mémoire, la crainte même, de ces drames qui se sont déroulés sur notre sol, il n’y a pas si longtemps. Cultiver chez eux un certain sens du tragique afin qu’ils réalisent que ce qu’ils voient, et qui leur plaît, dans les films de guerre et de violence, peut resurgir si l’on n’y prend garde. Et aussi « drôle » que ça leur paraisse quand c’est à l’écran, il n’en ira plus de même quand ils auront eux-mêmes un bras arraché par une grenade, un enfant dans les bras tué par un bombardement.

Si on leur apprend en revanche à rire de tout ça ; à le prendre à la légère ; à se convaincre que, finalement, c’était il y a bien longtemps, et qu’ils ne sont plus concernés. Que ce sont « les autres », que ce sont « des fous ». Que les anciens étaient juste des idiots, et qu’eux en revanche sauront facilement éviter l’engrenage qui conduit à la catastrophe ; alors préparons-nous au pire.

Dernière réflexion

Pour dire « se souvenir », en anglais, on dit « remember ».

Ce mot pourrait se traduire littéralement par « remembrer ».

Vous voyez les corps démembrés et vous vous souvenez qu’ils appartenaient à des personnes pleines de vie, de projets, d’espoirs. Mentalement, vous les « remembrez ».

Cette opération mentale est indispensable. Elle nous permet de réaliser que la mort et la destruction n’étaient pas nécessaires. Qu’un autre chemin aurait pu être pris. Un chemin qui aurait préservé la paix, et la vie.

À votre santé,   Jean-Marc Dupuis.

 

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